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citoyen spectateur 1998
JEUDI 5 MARS 1998 - INDIVIDU ET DERACINEMENT



Flux migratoires: exploitations politiques et réalités


film : Les gens des baraques, de Robert Bozzi
conférence/débat avec :
    Aline Pailler (député européenne),
    Christian de Brie (journaliste)



Aline Pailler : Aujourd'hui nous sommes à Montreuil, en 1998 et hier, une loi sur l'immigration qui me semble bien insuffisante, a été adoptée. Or au niveau européen, c'est tout un ensemble de lois qui se sont durcies, que ce soit pour l'immigration classique, ou pour le droit d'asile. Bien sûr, si on compare les situations d'hier et d'aujourd'hui, on peut dire que les gens ne sont plus forcément aussi mal logés, dans la boue, avec les rats... Mais le progrès dans le traitement de l'étranger n'a rien d'évident, au contraire.
J'ai été l'auteur cette année d'un rapport sur les droits de l'homme dans les quinze pays de l'Union. A ce titre, nous avons réfléchi à tous les droits de l'homme, sur l'immigration et aussi sur les droits économiques et sociaux... La situation en Europe est telle, que nous avons intérêt à rester vigilants. En exergue de ce rapport, nous avons mis une strophe d'une chanson de Luis Llach, un Catalan qui bien sûr parlait lui d'autres frontières et d'une autre immigration, à l'époque où le franquisme sévissait, mais qui a aujourd'hui toute sa force. Nous l'avons inscrite en catalan et c'est la première fois qu'un texte catalan, est accepté officiellement au Parlement Européen. En effet, les langues régionales ne sont pas reconnues par tous les pays, notamment la France.
On peut également rappeler que certains Etats membres n'ont toujours pas ratifié la Convention internationale pour la protection des droits des travailleurs migrants et de leur famille, convention approuvée en assemblée générale des Nations Unies en 1990. Quant à cette chanson, elle dit :
"Nous venons du Nord, nous venons du Sud, de l'intérieur du pays, d'au delà des mers, et nous ne croyons pas aux frontières si derrière il y a des camarades les mains tendues vers un avenir libéré. Et nous marchons pour pouvoir exister et nous voulons exister pour pouvoir marcher".
J'ai tenu à mettre cela parce que les questions liées à l'immigration sont aujourd'hui particulièrement inquiétantes et douloureuses.

Christian de Brie : Je vais prolonger la discussion de la façon la plus informelle possible. J'avais préparé un petit topo, mais après un film comme celui là, il est difficile de faire un exposé.
Une des choses que ce film met en mémoire, c'est le discours permanent qu'on entend aujourd'hui et dont le thème dominant est la maîtrise des flux migratoires. La phrase elle-même est vidée de tout contenu humain. Parce que la réalité n'a rien à voir avec ce discours que les politiques et les médias ont construit petit à petit dans nos sociétés. Les politiques, presque de tous bords, suivant les circonstances, évidemment beaucoup plus à droite qu'à gauche, et encore plus à l'extrême droite, se sont laissés contaminer par ce discours vidé de tout contenu humain. Dès qu'on se retrouve en contact avec des situations réelles, on se rend compte à quel point le discours est déconnecté. Et pourtant ce discours est opératoire, puisqu'on le répète indéfiniment, avec beaucoup d'assurance, et qu'il justifie, des législations et réglementations de plus en plus contraignantes, de plus en plus fermées. Le processus est engagé depuis une vingtaine d'années, mais on voit comment, en particulier dans le contexte européen, les différents pays, et la France, peaufinent un dispositif de contrôle administratif, policier, juridique, judiciaire de ce qu'ils appellent les flux migratoires.
Or dans cette Union Européenne, de quelques 370 millions d'habitants, il y a une dizaine de millions d'étrangers. Ces fameux "flux migratoires" restent donc très faibles, et s'il en existe beaucoup dans le monde, l'Europe est une des régions du monde où il y en a le moins, contrairement à ce que l'on essaie de nous faire croire.
Les 20 millions de réfugiés dans le monde sont essentiellement dans les pays pauvres d'Asie et d'Afrique, sur des mouvements gigantesques de population, de déplacements de travailleurs d'un pays à l'autre. Et ce qui peut se passer en Europe n'est rien du tout à côté de ce que l'on peut voir dans les pays du Golfe de Guinée en Afrique, dans les régions du Moyen Orient ou d'Asie du Sud-Est. Essayer d'inculquer que le petit îlot de prospérité que constitue l'Europe de l'Ouest est menacé par des vagues d'immigrants dont la seule préoccupation serait de venir profiter - même pas de venir travailler - mais de profiter des avantages sociaux, des conditions matérielles, d'un cadre de vie moins dur que ce qu'ils connaissent, n'a donc rien à voir avec la réalité. Rappelez-vous quand les frontières de l'Est se sont ouvertes, on pourrait retrouver des articles, des éditoriaux qui ont été écrits, des commentaires qui ont été faits à la télé, des discours politiques de soi-disant responsables, qui expliquaient que si on ne prenait pas rapidement des mesures drastiques, on allait être submergés par des flots de Russes et de Polonais. Ce n'est pas vrai. Il ne sont pas venus. On ne les a pas vus. Et pourtant, la circulation des personnes n'a jamais été aussi importante qu'aujourd'hui.
Douze milliards de personnes passent les frontières des quinze états d'Europe tous les ans. C'est-à-dire l'équivalent de un cinquième de la population mondiale. Les trois grands aéroports d'Europe, Londres, Francfort et Paris, à eux-seuls voient entrer et sortir près de 150 millions de personnes par an, soit trois fois la population française. Donc les flux de personnes existent. Ils sont permanents. Il sont quasiment en tant que tels incontrôlables. En même temps, on tient un discours visant à établir des barrières juridiques, policières, judiciaires pour nous protéger contre le fantasme d'une invasion des pauvres sur les terres riches d'Europe occidentale, et en particulier de la France. Puisque la réalité n'a rien à voir avec ce discours fantasmatique, il faut se demander pourquoi il est tenu.
Je pense que l'explication principale est assez claire. Le système économique européen et français a toujours fonctionné, au cours de ce siècle en particulier, sur l'exploitation systématique, brutale, éhontée, des étrangers, maintenus en situation de fragilité.
Au fond, la situation que l'on construit sur le plan juridique, consiste à se donner en France et en Europe, un volant de main-d'oeuvre surexploitable, qui ne pourrait exister si ces étrangers avaient un statut régulier. Ce volant de main-d'oeuvre dont on a besoin, même en période de crise de l'emploi, on se le fabrique.
Cela existait déjà avant cette législation, dans les années 50/60, quand on faisait venir des travailleurs en France ou en Europe. Près de la moitié d'entre-eux étaient en situation irrégulière, venaient sans permis de séjour, sans contrat de travail. Mais à cette époque, on ne tenait pas le même discours puisqu'on en avait besoin. Et aujourd'hui dans certains secteurs, le patronat, l'industrie, l'économie européenne ont besoin de ce volant de travailleurs mis en situation irrégulière qui peuvent être exploités dans des conditions semblables à celles qu'ils subissent dans les pays du Sud. Au fond, c'est une façon non pas de délocaliser l'entreprise dans le Sud, mais de délocaliser le Sud en Europe.
Pour que cela continue à se faire, il faut être en mesure de tenir ce discours tout à fait mensonger sur la maîtrise des flux migratoires, qui n'a rien à voir avec la réalité de l'immigration régulière, laquelle a été stoppée depuis une quinzaine d'années.
C'est à cela que me fait penser ce film. Cette rencontre humaine que n'importe qui peut expérimenter, et qui tout d'un coup rend désuet et même assez odieux le discours dominant que l'on entend sur l'immigration dans notre pays.

Intervenant dans la salle : Est-ce qu'on peut expliquer pourquoi cette exploitation politique et médiatique fonctionne ? Pourquoi, dans divers sondages, l'immigration est une des préoccupations principales des français ?

Aline Pailler : J'adhère totalement à l'analyse de Christian de Brie, mais je rajouterai quelque chose. Je crois que, y compris à gauche, il y a un fond raciste qui nous fait nous méfier de ces gens, nous les fait considérer de manière technocratique comme des chiffres et pas comme des gens, comme des histoires personnelles...
Bien sûr, ce discours n'est pas exploité comme peut le faire le RPR, mais quand on entend le ministre de l'intérieur Monsieur Chevènement, à la fois nous parler de la Nation, comme il en parle quand il parle de l'Europe, et défendre une loi qui dit que jusqu'à dix-huit ans des enfants n'auront pas de nationalité... L'enfant qui est à l'école n'est pas un chiffre, n'est pas un bout de la loi, mais il n'aura une nationalité qu'à 18 ans. C'est un enfant qui est confronté aux voyages scolaires en Europe par exemple, mais qui ne peut pas suivre ses camarades.
Pour répondre à la question, je crois aussi qu'il y a un vieux réflexe, qui pousse à considérer que le mal vient toujours d'ailleurs. Pour tout. On est en plein débat sur l'AMI aujourd'hui. Le mal viendrait des Etats-Unis. Il n'y a des capitalistes qu'aux Etats Unis. Quelles que soient les questions, l'ennemi est toujours à l'extérieur, ce qui évite, évidemment, de se poser les problèmes politiques de fond et des questions sur nous-mêmes.
Il est beaucoup plus facile par exemple, dans le cas de la Seine-Saint-Denis, de dire que c'est la proportion d'immigrés qui pose problème dans le système éducatif que d'expliquer les vraies raisons en profondeur. C'est plus facile que d'expliquer l'échec de la démocratisation de l'éducation nationale depuis des décennies. C'est plus facile que d'expliquer pourquoi on ne peut pas mettre des moyens en enseignants, en infirmiers, en assistantes sociales avec des classes plus petites. Parce que là, on est obligé de rentrer dans les questions politiques, dans les choix économiques qui sont faits.
A tous ceux qui ont des responsabilités politiques, je dis : "Allez rencontrer les immigrés dont vous discutez le sort, allez les voir, allez les cotoyer, parlez avec eux. Alors ce n'est plus un nombre, ce sont des histoires personnelles".

Intervenant dans la salle : Il y a sans doute, pour beaucoup de gens, une tentation de la facilité en accusant les étrangers de tous les maux. Quant à la complicité qu'il peut y avoir avec cette lâcheté, c'est beaucoup plus grave au niveau des responsables politiques. Si je n'en ai jamais vraiment rencontré que je puisse taxer de raciste, j'en ai rencontré beaucoup qui m'ont dit : "chaque fois que je m'affiche en solidarité avec les immigrés, je perds des voix". Cela pose question, y compris sur la façon dont ces gens-là nous représentent.

Intervenant dans la salle: Je voudrais revenir à ce qu'on disait tout à l'heure sur la raison de ce discours. Il est évident qu'il n'y a pas vraiment un terreau, un fond de xénophobie et de racisme latent en France. La France est le pays d'Europe qui a accueilli le plus d'étrangers au cours des 150 dernières années. Il y a donc une tradition d'entrée de travailleurs étrangers qui sont venus d'abord de Belgique, de Pologne et aussi beaucoup d'Italie, Portugal, Espagne et puis du Maghreb. Bien que la plupart d'entre-eux se soient intégrés sans beaucoup de difficultés - le modèle intégrationniste français, malgré ses défauts, a réalisé a peu près ses objectifs - cela a entretenu de façon latente une xénophobie qui peut se développer facilement. Mais la vraie raison, on la connait. La poussée de la xénophobie et du racisme s'est développée avec l'extension du chômage et de la crise économique. Au début, on nous a expliqué la crise économique par l'augmentation du prix du pétrole. Ce grotesque élément que tous les politiques ont utilisé pendant plusieurs années, on a bien vu que ce n'était pas cela. La multiplication, l'augmentation du nombre de chômeurs et l'incapacité des politiques, mais également du système politico-économique à intégrer les gens dans un appareil de production qui donne à chacun les moyens de subsistance minimum, disons ceux que l'on peut avoir dans un régime capitaliste, à tout cela il a fallu trouver une explication, un exutoire. Comme on n'était pas capable de trouver les solutions politico-économiques à ce qui se passait, et comme on n'est toujours pas capable de le faire, il était beaucoup plus facile d'essayer d'orienter les premières victimes de la crise économique, de repousser leur animosité non pas vis-à-vis des vrais responsables, mais vis-à-vis des populations étrangères ou immigrés. Cela sert beaucoup de gens, et en particulier ce parti d'extrême droite qui a poussé là dessus.
C'est un peu l'explication des raisons de ce discours : il fontionne parce qu'il apporte une explication simpliste aux problèmes de la crise économique et du chômage.
Vis-à-vis de cette situation, il faut cesser d'avoir une attitude passive et en retrait. Même la réaffirmation des principes républicains, ne me paraît pas très combative. Il faut dire que les étrangers sont une chance inappréciable pour la France. C'est la chance de la France. Il ne faut pas le rejeter, ni l'accepter malgré nous. C'est une véritable chance. D'abord parce que les étrangers, pour l'essentiel de ceux qui viennent en France, sont des étrangers proches de chez nous. Ils viennent à 90% du bassin méditerranéen. Ils sont de notre culture, contrairement à ce qu'on raconte, de notre civilisation. La Méditerranée est le berceau de la civilisation francaise. Ils viennent du Portugal, d'Espagne, d'Italie, de Tunisie, du Maroc et d'Algérie, un tout petit coin du monde quand vous regardez. Ils ne viennent pas du fin fond de l'Asie ou de l'Afrique du Sud. Nous avons besoin de leur apport culturel, aujourd'hui où la France est un pays un peu vieillissant dans un monde qui se transforme et qui s'ouvre, qui se mondialise, pas de la façon qu'on voudrait, mais ceci étant, je suis heureux que les frontières s'ouvrent et que les Etats tels qu'on les a connus au cours des derniers siècles perdent de leur influence et de leurs valeurs. C'est un potentiel dont on doit tirer le meilleur parti.
Je serais partisan de mettre l'accent sur le positif. Il faut trouver des hommes politiques qui aient le courage de dire que la présence d'étrangers en France est une chance pour le pays.

Vincent Glenn : Il y a aussi du travail à faire par rapport à un certain imaginaire collectif. Quelqu'un disait que le racisme est quelque chose de tripal. J'aime beaucoup cette expression qui dit à propos de Le Pen : C'est les tripes qui se regardent le nombril. Il y a toujours quelque chose de très peu raisonné, dans l'expression du racisme. Mais on peut rappeler que le discours raciste s'est théorisé à une époque, au cours du XIXe siècle, en s'appuyant entre autre sur un épisode historique qui a duré très longtemps : les conquêtes coloniales. Et ce discours s'est construit parallèlement à une mise en acte qui était ces conquêtes coloniales. J'ai réalisé un film là dessus et j'ai découvert qu'à partir de la fin du XIXe siècle - quasiment jusqu'aux indépendances du début des années 60 - il y a eu des bureaux de propagande en France qui travaillaient très officiellement à partir de la théorie de la hiérarchie des races. Des bureaux où ont été travaillées pendant des décennies les images supposées résumer une certaine essence du noir, du blanc, du jaune, du rouge. Il y avait des publicitaires, des affichistes, des gens qui travaillaient pour faire en sorte que le blanc soit mis en scène d'une façon bien singulière et valorisante - toujours dans la partie la plus haute des images, quand le noir, ou le maghrébin étaient méthodiquement dans la partie basse sur les affiches ou les illustrés. Entre les deux, il y avait le jaune... Autrement dit c'est tout un imaginaire collectif qui a été travaillé pendant des années et des années par des gens organisés, des gens qui dépendaient des gouvernements. Il y a donc certainement matière à réagir par rapport à cela, en démontant notamment ces clichés, et en revenant un peu aux sources du développement des thèses racistes et sur la façon avec laquelle elles ont été diffusées. Je pense qu'il faut notamment revenir sur l'origine, la construction et l'évolution de ces mots aussi "banalisés" que le mot racisme ou le mot race.

Aline Pailler : Nous avons fait venir Ababacar Diop au Parlement Européen et quelques sans papiers, qui ont été reçus par la Commission des Libertés publiques. A un moment, il a reparlé de l'histoire coloniale, et un italien, Cacavale, ne l'a pas supporté. Il était près à le recevoir, mais qu'on vienne lui donner des leçons d'histoire, non. Qu'un noir se réfère à de l'historique, il le lui interdisait.
Le travail, il est à faire dans la déconstruction de cela. Or on reconstruit aujourd'hui, on alimente le préjugé - et le complexe de supériorité - avec les histoires de flux migratoires. Ce n'est pas un hasard que le même Chevènement veuille exporter à toute l'Europe le modèle républicain. Pourquoi serait-ce le meilleur ? Il y a le modèle allemand, le modèle espagnol, je ne vois pas pourquoi ce serait la république française et son modèle qui s'exporterait partout. C'est dire que la volonté de continuer à exporter à l'extérieur le mode de fonctionnement de nos institutions, est très fort encore aujourd'hui.

Vincent Glenn : On parle de fantasme concernant les flux migratoires. Mais il y a la réalité du décalage colossal entre les richesses du Nord et du Sud, et une sorte de peur plus ou moins avouée des riches, de devoir partager avec les autres. Au delà du pur fantasme n'y a-t-il pas des fondements un peu plus économiques à des peurs occidentales très réelles, qui expliquent peut être les suffrages vers l'extrême droite ?

Christian de Brie : Bien sûr, il y a des disparités énormes entre le Nord et le Sud et on doit se rappeler que 15% de la population draine 85% des richesses et du revenu mondial. Et comme nous le rappelle le rapport que fait le PNUD tous les ans, l'écart a tendance à s'accroître, les pays riches devenant de plus en plus riches et les pays pauvres de plus en plus pauvres. Que cela soit ressenti comme une menace, je ne le pense pas. D'abord, parce que les pauvres ne sont pas qu'au Sud, il y en a aussi au Nord. Autour de nous il y a de plus en plus de pauvres, de plus en plus d'exclus du "modèle d'intégration républicaine". Cela ne concerne pas uniquement les étrangers.
Les riches ont toujours eu peur des pauvres, même chez eux. Ils se sont toujours protégés, et généralement ils savent le faire. Dans certaines villes d'Amérique du nord ou d'Amérique latine, on peut voir le modèle futur des rapports entre riches et pauvres : les riches se barricadent dans des ilôts protégés. Ils sont en train de réinventer les châteaux forts d'autrefois, simplement, au lieu de mettre des douves, ils mettent des fils électriques. Mais il y a toujours des gardes derrière, armés jusqu'aux dents, en patrouilles, qui tirent sur le premier pauvre qui constitue une menace.
Si vous relisiez ce qu'on racontait dans les années 30-35 en France sur le péril jaune (Jacques Decornoy avait fait un papier dans le Monde diplomatique en rappelant tout ce discours) : on allait être envahis par les Chinois. Si vous regardez l'histoire de la Chine, les chinois sont un des rares peuples qui soit rarement sorti de chez lui. Ils ont reçu les mongols, les turcs, les japonais, les mandchous... divers peuples sont venus les envahir. Mais eux, en cinq mille ans, ils ne sont pratiquement jamais sortis. Or on entretient en permanence le péril car ils sont tellement nombreux, que le jour où ils vont venir... Mais ils ne viennent pas ! Donc tous ces discours n'ont rien à voir avec la réalité.
Ce discours sur la peur des pauvres du Sud qui viennent envahir les riches pays du Nord, je ne pense pas qu'il soit ressenti comme une réalité, mais il est utilisé.

Aline Pailler : Dans le rapport que j'ai écrit, une large part est faite à l'immigration, au droit d'asile, à la montée du racisme et de la xénophobie partout en Europe, au droit des femmes, au droit des homosexuels... mais il y a également un important chapitre consacré aux droits économiques et sociaux et qui a provoqué des réactions surprenantes. Parce que si on sait qu'il y a la pauvreté, on ne veut pas la reconnaître, la prendre en compte, on ne veut pas établir de droits. Trente députés, dont Monsieur Pasty, le président du groupe U.P.E (Union pour l'Europe) pour les français, ont dit : "Nous nous levons, nous refusons de participer même au vote". Ils pouvaient voter contre, mais en signe de protestation contre mon rapport, ils ont refusé de prendre part au vote, parce qu'ils ne veulent pas de l'idée même de droits économiques et sociaux. Là, ce n'est pas du fantasme ou de la peur. C'est du domaine du choix politique.
Ce rapport, on a réussi à le faire passer, c'est historique. Personne n'en parle dans la presse, à part dans l'Humanité, parce que j'ai la chance d'être apparentée communiste. Personne n'a parlé de ce rapport même s'il était le plus gros de la session dernière. Il a été voté avec une majorité historique, à plus de 72 voix. Pour moi c'était inattendu car je pensais qu'il allait être renvoyé en commission. Personne n'en parle parce que ça gêne.
Or il y a quand même, et c'est intéressant, des associations, des syndicats, des sociétés économiques qui me l'ont demandé. Cela les intrigue, qu'on ait réussi à faire passer une résolution qui reconnaisse les droits économiques et sociaux, et à un très bon niveau. J'ai rencontré à ce moment-là le responsable à l'ONU d'un rapport sur la grande pauvreté, Despouy, un argentin. Il était présent au moment de l'adoption du rapport et me disait : "Ceux qui me demandent le plus de rapports sur la pauvreté sont le FMI, l'OCDE, la Banque Mondiale". Parce qu'aujourd'hui la pauvreté devient un risque d'agitation sociale etc.. et qu'à ce titre, ils veulent comprendre et maîtriser. Donc tout cela, ils le connaissent parfaitement.
Tout cela n'est pas de l'ordre du fantasme, mais de l'ordre du choix politique. On nous l'a encore dit dans les amendements : "La grande pauvreté, c'est la faute de l'Etat providence qui donne de l'argent... au lieu de le donner aux entreprises qui créeraient de l'emploi".
Evidemment, je suis étonnée qu'aucun journaliste n'en ai parlé. Mais à la limite, je m'en fiche, parce que nous l'avons envoyé à plus de deux cents associations, et que ce rapport et toute résolution du Parlement n'ont d'intérêt que lorqu'ils sont repris à l'extérieur du Parlement. Sinon ils sont lettre morte. Il faut que les citoyens s'en servent, le fassent vivre et à travers cette résolution disent : maintenant il faut la mettre en actes. Si ce relais-là n'est pas fait, le travail ne sert strictement à rien.
Ce n'est pas pour dévaloriser le politique, ce n'est surtout pas moi qui dirai cela, mais pour montrer que le politique seul ne sert à rien, et que beaucoup de gens l'ont compris aujourd'hui dans le système associatif, plus que dans le système syndical. Cela va de la Croix Rouge en passant par ATD quart monde, les petites associations de lutte contre le Sida... C'est formidable et plein d'espoir pour moi. Mais en même temps d'une cruauté totale sur le constat qui est fait : l'institution politique et les syndicats sont en marge aujourd'hui. Je crois qu'un jour ils vont se retourner et se trouver seuls. Ce moment n'est pas loin. Ils ne le savent pas encore, et là tous les dangers sont possibles.



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